Marcel Storr, « un bâtisseur visionnaire »

Voilà presqu ’une année, qu ’au gré de mes allée et venues autour de notre pâté de maisons, je  rencontrais par hasard  un parfait inconnu. Cette entrevue,  fortuite et    inespérée, a eu lieu, à l ’angle de la rue des Pyrénées et de la rue de Ménilmontant au  Carré de Baudouin, ancienne « folie » du XVIII siècle, là où Jean-Jacques Rousseau aimait à prendre    l ’air de la campagne et se plaisait à admirer des hauteurs du « village » l ’impressionnant panorama de Paris.       

800px-Jardin du Carré Baudouin

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pavillon_Carré_de_Baudouin

    Ce pavillon devenu récemment centre culturel porte le nom du premier propriétaire Nicolas Carré de Baudouin qui fit  poser le péristyle, avant d ’être habité par la famille Goncourt.

    Les soeurs de Saint-Vincent de Paul y fondèrent un orphelinat,  puis dans les années 1970 un centre médico-social.

    La mairie racheta le pavillon et l ’ouvrit au public

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    Ce jour là, le hasard m ’attira vers une entrée latérale du bâtiment blanc : havre de sérénité, climat ambiant bienveillant, recueillement…Des visiteurs témoins d ’une révélation incapables de    dissimuler leur émotion circulaient sur le pointe des pieds d ’un pièce à l ’autre. Liés par une alchimie, nous formions une communauté que scellaient nos seuls échanges de regards.

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      Calfeutrés dans l ’intimité chaleureuse d ’une enfilade de petites pièces, nous nous sommes trouvés grisés par des foisonnements de couleurs et soulevés vers les hauteurs par l ’élan de    centaines de flèches de cathédrales.

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    Marcel Storr, était de son vivant un personnage taciturne, retranché d ’un monde qui dès sa naissance (1911) l ’avait exclu. D ’abord abandonné par sa mère à l ’âge de trois ans, il est recueilli par    l ’Assistance Publique. Jugé trop fragile pour suivre une scolarité normale, « il est envoyé à la campagne », et placé comme apprenti dans une ferme où il doit partager sa couche de paille avec les    animaux (il en gardera une phobie). Battu, il devient sourd. On le croit idiot…Il est alors confié à des religieuses en Alsace, avant de s ’engager dans l ’Armée d ’où il est rapidement réformé.

    Exclu de la vie ordinaire, malentendant et parlant peu, ne voulant pas être vu, il se retranche dans un monde qui lui permet de s ’affranchir des aléas de son existence

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    Inlassablement, il remplit, sur des cartons d’emballage, le vide affectif de sa vie, par des créations, riches en détails mutilples et délirants, édifie des cathédrales toujours plus hautes,    hérissées de milliers de fèches. Les perspectives sont maladroites, Marcel Storr, illettré, est un parfait autodidacte. Seul un élan vital et une créativité fantasmagorique mais qui se révélera    visionnaire ont le pouvoir de l ’extraire de son infortunée condition.

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          En 1964, il épouse une gardienne d ’école. La communication entre les deux époux est restreinte. Marcel Storr cantonnier des parcs et jardins de Paris voit pousser les tours    de la Défense.

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          Il décide « Des tours, il faut des tours ! »

    Ne doutant pas un instant de ses dons visionnaires il déclare

« Je suis un génie »

    et ajoute :

« Quand Paris sera détruit par la bombe atomique, le    Président des Etats-Unis viendra me voir et on pourra reconstruire avec mes dessins ». 

    Marcel Storr abandonne désormais églises et cathédrales, pour bâtir des tours et des mégapoles auxquelles il donne vie sur du papier canson,  à l ’aide de mines de plomb, de crayons de    couleurs, d ’encre et de vernis.

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    Les dessins restent néanmoins cachés sous la toile cirée de la loge de l ’école. Son épouse, peu sensible à sont art invite néanmoins le mère d ’une élève à découvrir le monde occulté de son    conjoint. Madame Liliane Kempf subjuguée par ses découvertes, se heurte d ’abord à « un bloc de refus », mais finit par gagner le confiance de celui que les spécialistes considèrent désormais    officiellement comme un artiste.

    Marcel Storr qui répugne à livrer son monde intérieur à qui que ce soit, s ’efforçe jusqu ’au bout de le préserver coûte que coûte de toute intrusion. Jusqu ’à son dernier souffle (en 1975), il se    plait dans la sécurité de son anonymat, et reste un « parfait inconnu ».

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    Bernard et Liliane Kempf qui ont gagné la confiance de Marcel Storr, ont plaçé ses oeuvres dans un coffre, en lui promettant de ne jamais divulguer « son secret » de son vivant ont tenu parole :    c ’est seulement en janvier 2012 que sa vie intérieure est révélée.

 

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