Rue Cauchois

 

 

 
07/12/2009

A ma connaissance, les messages d ’amour ne se sont inscrits sur la vitre du « Café des Deux Moulins », que le temps d ’un épisode romanesque.


Voisins, presque intimes des lieux, nous étions des habitués de la  grande salle au comptoir de zinc. L ’horloge toujours accrochée au pilastre marque  inexorablement l ’heure. Nous fréquentions assidûment la  terrasse par beau temps ; nous devenions les réfugiés du marché quand chargés de lourds sacs de provision, nous ne nous sentions pas le courage de nous mettre au fourneau.
Déplacés  par la retentissante promotion d ’Amélie , anciens patrons et serveurs de la boite s ’en sont rapidement éclipsés. Je pressens que les anciens propriétaires se sont emparés de la notoriété de leur établissement pour tirer le meilleur parti des spéculations immobilières qui n ’ont pas manqué d ’ accompagner l ’événement. Les nouveaux patrons nous ne nous connaissant plus, nous nous contentions désormais de suivre le trottoir  et nous glissions dans le creux de la petite rue Cauchois.


Le rue cauchois entoure le « Café des Deux Moulins » dans une étreinte : un geste qui détourne cette petite voie pavée à angle droit… Les quelques mètres qui nous parcourons à pied (les voitures doivent l’emprunter dans l ’autre sens,  à partir de la rue Joseph de Maistre) nous envoient  au pied d ’une porte métallique, verte  et monumentale qui signale sans ménagemnt l ’entrée, signalée de part et d ’autre par deux  panneaux clignotants, d ’une propriété privée. Et en face, s ’élève une tourelle faite  d ’une superposition de loggias qui finit par prendre l ’allure d ’un minaret. C ’ est jeu d ’enfant, pour un piéton, de négocier l ’ angle droit de cette petite rue étroite, qui se retrouve dans les configurations urbaines, parfois surprenantes du village.

Sur quelques dizaines de mètres, deux rangées de petits immeubles familiaux circonvenus de jardinets sages et proprets, se font vis à vis. Nous logions dans un deux pièces-cuisine-salle de bain, au quatrième étage du n° 12. Chaque jour  nous offrait  l ’occasion d ’entretenir notre forme corporelle par les efforts abdominaux et fessiers que le court trajet supposait. En premier lieu, l ’édicule Guimard qui dessert la station de métro « Blanche »  depuis les années 1900, n ’avait pas subi l ’outrage de l ’ adjonction d ’un quelconque escalier mécanique ; les volées successives de ses marches devaient être sportivement franchies pour gagner la surface. Ensuite, commençait  la montée de la rue Lepic. Comme elle nous paraissait longue, mais vivante, joyeuse et parfumée pourtant. Parvenus à  la hauteur du « Café des Deux Moulins », nous nous sentions presque chez nous.


Entrée dans un sas bordé de boites à lettres métalliques, qui sentait la lessive et la cire, et, tout au fond,  percée  sur une courette ombrée d ’arbres, sécurisée à l ’extérieur par une petite porte vitrée, précautionneusement verrouillée. A mi course, la boule de cuivre étincelante sur une rampe peinte en noir, annonçait la montée de l ’escalier ciré à l ’extrême, qui s ’enroulait sur lui-même . Il nous fallait alors rassembler le souffle et la résilience des conquérants des hautes cimes, pour gravir, à pas feutrés, en ménageant nos efforts, une par une, les marches de chène rutilantes, avant d ’ aborder enfin  le palier de notre quatrième étage. Un soupir de satisfaction nous échappait tandis que la clé cliquetait dans la serrure de notre porte fraîchement peinte en rouge carmin, aussi pimpante qu ’une boite de chocolat. Notre petit appartement coquet, parqueté et équipé de  cheminées souriait, au soleil, et  encourageait, malgré quelques déperditions de chaleur par les fenêtres disjointes,  un paisible sentiment d ’intimité familiale les jours de mauvais temps,

Tous les soirs,  à 17 heures quarante cinq, la cloche du cimetière de Montmartre annonçait de sa voix grêle la fermeture imminente des portes. Le dimanche vers midi, un orphéon terminait son parcours en colimaçon dans les petites rues de la butte, et s ’arrêtait presque sous nos fenêtres. Le restaurant brésilien du coin de la rue Joseph de Maistre prenait le relais et lâchait ses sambas à plein tube.

 Nos fenêtres faisaient exactement face à celles d ’une octogénaire dont l’emploi du temps était aussi réglé que du papier à musique. Fils aîné dont le regard s ’échappait volontiers de ses livres de classe, s ’invitait du regard chez notre voisine et s ’installait virtuellement à l ’occasion dans son salon  baigné des rayons fluorescents de la télévision. Il finit un soir par conclure qu ’elle devait vivre seule, et sans vergogne, lui envoya de la main un bonjour amical.  Sans doute s ’en fallait il de peu de choses, pour qu ’on parvienne d ’une fenêtre à l ’autre, à se donner la main.

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De sa fenêtre à sa notre, un message explicite nous parvint un jour ; et c ’est ainsi que s ’initia un lien social fait d ’échanges de visites et de menus services, que je n ’ai plus retrouvé nul part ailleurs depuis lors.


Je présume (sans pouvoir l ’affirmer) que la rue Cauchois porte-t-elle le nom de l ’artiste peintre Eugène Henri Cauchois, né à Rouen en 1850, célèbre par ses natures mortes, son oeuvre a été marquée par ses  impressionnistes de l ’époque. Les tourises d ’outre Atlantique, en sont grands amateurs et s ’arrachent ses reproductions dans les galeries de tableaux environnants.

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